Reportage

LE VILLAGE DE DJIMINI A VELINGARA

La terre ou germe la résistance paysanne ouest africaine

Si l’on tient compte de l’accès aux infrastructures socioéconomiques de base, Djimini ressemble, à bien des égards, aux autres villages du département de Vélingara, dans la région de Kolda. Des routes aux conditions d’hébergement, en passant par les services de base, le village n’a rien d’une destination privilégiée. Et pourtant, tous les deux ans, ce patelin, situé à quelques encablures de Vélingara, devient un point de convergence du monde paysan ouest-africain.

À quelques encablures de Vélingara, dans la région de Kolda, ce petit village est niché au cœur de la Haute-Casamance, dans le sud du Sénégal. Il est distant de 585 kilomètres de Dakar. Pourtant, depuis 2007, Djimini accueille, tous les deux ans, la Foire Ouest-Africaine de Semences Paysannes (FOASP). Au fil des éditions, ce rendez-vous a fini par se confondre avec le nom du village, devenu un haut lieu de rencontres et d’échanges pour le monde paysan sous-régional. Malgré son déficit d’infrastructures, Djimini se transforme, le temps de la foire, en véritable carrefour de promotion des systèmes semenciers paysans, de plaidoyer pour leur reconnaissance et de défense de la souveraineté alimentaire en Afrique. Djimini s’est ainsi imposé comme un « sanctuaire de la semence paysanne ». Producteurs, organisations paysannes, chercheurs, défenseurs de l’agroécologie et acteurs de la souveraineté alimentaire venus de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et d’ailleurs s’y retrouvent pour échanger, apprendre et partager autour d’un patrimoine semencier  menacé.

LE VILLAGE DE DJIMINI A VELINGARA 🌿 Synergies Africa
LE VILLAGE DE DJIMINI A VELINGARA · Synergies Africa
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Une foire qui ne ressemble à aucune autre

La première singularité de la FOASP réside dans son cadre. À Djimini, point de grands centres de conférences, d’hôtels luxueux ou de salles climatisées. Les rencontres se tiennent sous les arbres, au cœur même du village, dans un décor authentiquement rural, au plus près des réalités et des pratiques du monde paysan. Les participants dorment dans des conditions parfois rudimentaires et acceptent les contraintes liées à l’éloignement et au déficit d’infrastructures.  « Sa particularité réside dans ces échanges entre producteurs, ce contact physique. Djimini est un sanctuaire de la semence paysanne. Ce village est dépourvu de tout, mais pas pour autant puisque tout se puise à partir de la semence », explique Mamadou Danfakha, chargé de programme à Fahamu Africa et coordonnateur du mouvement panafricain des femmes rurales « Nous Sommes la Solution ». L’éloignement de Dakar et les capacités limitées d’accueil de Vélingara, la ville voisine, ne découragent pas les nombreux  participants. Au contraire. « Les gens viennent de partout et acceptent les conditions de séjour parfois difficiles », souligne M. Danfakha. Cette rusticité assumée constitue même l’une des forces de la manifestation. Elle permet à la foire de rester fidèle à son identité et à son message : donner la parole aux paysans dans leur propre environnement et replacer la semence au cœur des systèmes alimentaires.

La parole aux paysans

À Djimini, le paysan n’est pas seulement un visiteur. Il est au centre du dispositif. Les débats se tiennent dans un cadre ouvert et convivial, favorisant les échanges directs entre producteurs venus de différents horizons. « Les débats sont démocratiquement décentralisés, la parole est vraiment aux paysans. Le cadre est convivial. On est sous les arbres. On est en contact intime avec la nature », témoigne Jean Paul Sikéli, le secrétaire exécutif de la Coalition pour la Protection du Patrimoine Génétique Africain (COPAGEN), basée à Abidjan.  Pour lui, la richesse de Djimini réside aussi dans cette capacité à faire circuler les connaissances. « Il y a beaucoup d’échanges de connaissances autour de la question centrale de la semence paysanne, mais également de partage de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être. C’est aussi un espace commun d’apprentissage. À chaque fois que je viens ici, j’apprends davantage. J’apporte aussi les modestes connaissances que j’ai acquises au fil des ans », confie-t-il. Cette dimension pédagogique, ajoute M. Sikéli,  donne à la foire une profondeur particulière.  A l’en croire, les semences exposées ne sont pas de simples graines alignées sur des tables. Elles portent une histoire, des pratiques culturales, des savoirs transmis de génération en génération et une mémoire alimentaire.

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Une « bourse » du patrimoine paysan

Portée par l’Association Sénégalaise des Producteurs de Semences Paysannes (ASPSP) et le Comité Ouest-Africain des Semences Paysannes (COASP), la foire de Djimini s’inscrit dans un vaste processus de promotion des espèces et variétés paysannes. Il s’agit notamment de rechercher, d’identifier et de préserver des semences disparues, menacées de disparition ou longtemps négligées par les politiques publiques. Le processus est également relayé à l’échelle continentale par l’Alliance pour la souveraineté alimentaire en Afrique (AFSA). D’une édition à l’autre, Djimini s’est ainsi transformé en véritable « capitale ouest-africaine de la bourse semencière paysanne », souligne Mamadou Danfakha. La vocation de la foire dépasse cependant largement l’exposition et l’échange de graines. Elle vise à « redynamiser les circuits d’échanges et de plaidoyer pour les systèmes semenciers paysans (SSP), mais aussi à renforcer les compétences des plateformes de promotion de ces SSP afin qu’elles puissent engager les débats au niveau local, national et régional », relève Famara Diédhiou, chargé des programmes à l’Alliance pour la souveraineté alimentaire en Afrique (AFSA). Le rendez-vous entend également contribuer à la médiatisation des systèmes semenciers paysans afin de favoriser un meilleur soutien politique.

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Djimini contre la « colonisation alimentaire »

Derrière les graines, c’est donc une bataille pour la souveraineté alimentaire qui se joue, à Djimini. Pour Ibrahima Seck, coordinateur de la Fédération Nationale pour l’Agriculture Biologique (FENAB) au Sénégal, la foire de Djimini constitue un véritable cri du cœur contre le « néocolonialisme par le biais de la semence ». Une position partagée par Omer Agoligan, président de la branche béninoise du COASP. « Nous devons retourner à la terre tout ce qu’on lui prend et cette foire constitue un cadre de prise de conscience face à la colonisation alimentaire imposée par l’agro-business ». La défense des semences paysannes devient ainsi, à Djimini, une manière de défendre une identité, une autonomie et une autre conception de l’agriculture. « La foire est une manière d’exprimer ce que nous sommes. Elle est un espace pour extérioriser ce que nous pensons, pour exprimer notre façon de concevoir les choses, de ressortir la valeur de ce qui fait de nous ce que nous sommes, c’est-à-dire notre identité, qui est cette semence paysanne. Je prie qu’elle se pérennise, plaide Kamano Sia Anne Marie, du mouvement panafricain des femmes rurales Nous Sommes la Solution (NSS) en Guinée.

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Quand le village devient le message

À Djimini, le décor n’est donc pas un simple arrière-plan. Il fait partie du message. La simplicité du village, la proximité avec la nature, les repas préparés à partir de variétés et d’espèces traditionnelles et la présence massive des producteurs donnent à la manifestation une cohérence que beaucoup de ses participants saluent. « Cette foire est très cohérente avec le message qu’elle essaie de porter. Elle est très cohérente aussi avec le milieu qui a été choisi et les repas servis (variétés et espèces traditionnelles) », relève Cécile Berthouly, chercheuse à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). La chercheuse française défend par ailleurs la conservation et la valorisation intelligente de la biodiversité. Pour elle, l’agroécologie constitue une partie de la réponse au défi alimentaire mondial. « Ce qui est sûr, c’est que l’agroécologie fait partie de la solution pour nourrir le monde et que sa place dans la solution doit augmenter », plaide-t-elle.

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Une profession de foi paysanne

Au-delà de la semence elle-même, Djimini célèbre donc un modèle agricole et une philosophie. « C’est une profession de foi paysanne sans cesse renouvelée, pour une agriculture saine, qui respecte l’environnement et la biodiversité », résume madame  Mariama Sonko, présidente de NSS. Le rendez-vous de Djimini devient ainsi un espace où se croisent agriculture, culture, alimentation, biodiversité et transmission intergénérationnelle. Chaque édition renouvelle, en définitive, le même rituel. Tous les deux ans, le monde paysan ouest-africain converge vers ce village du département de Vélingara pour s’abreuver « aux sources du patrimoine génétique semencier légué par les ancêtres » dans un milieu ou la pauvreté en infrastructures contraste avec une extraordinaire richesse biologique et culturelle. Et c’est peut-être là le paradoxe qui fait toute la force de cette foire. Dans un village qui semble manquer de presque tout, les paysans viennent chercher l’essentiel.

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Hubert SAGNA

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