CASAMANCE
Le riz paysan, un patrimoine en danger !
En Casamance, au sud du Sénégal, le riz paysan n’est pas qu’un produit agricole : il est sacré. Il rythme les saisons, les rites et les repas. Les peuples Diola et Baïnouck, garants d’une riziculture traditionnelle multiséculaire, voient aujourd’hui leur savoir menacé. Les changements climatiques ont bouleversé l’écosystème : salinisation des sols, ensablement des vallées rizicoles, pluies rares ou destructrices, chaleur extrême. À cela s’ajoute une mécanisation quasi absente et un accès limité aux intrants bio.
Des terres, mais pas pour les femmes !
L’accès à la terre reste un défi majeur. Sur six agricultrices interrogées, une seule possède un titre foncier. Les autres cultivent sur des terrains familiaux ou communaux, sans réelle sécurité foncière. « Je ne suis pas légalement propriétaire, mais j’ai le contrôle sur mes terres. Elles appartiennent à la famille de ma mère », témoigne Aïda Mandiang, originaire de Sédhiou. L’agricultrice Emma Manga du village de Mlomp-Kassa partage une expérience similaire : « Les exploitations familiales appartiennent à mon mari. Cependant, j’ai la liberté de choisir les plantes à cultiver. Il me revient le rôle de les entretenir et de conserver la semence paysanne. » Ce manque de reconnaissance juridique freine l’investissement à long terme, notamment dans la conservation de semences et l'amélioration des rendements, rendant ainsi leur (femmes) autonomie toute relative
L’agroécologie comme riposte
Le climat, devenu capricieux, écourte les saisons de pluie, rend les terres stériles et bouleverse les cycles agricoles. Malgré cela, des femmes comme Aïda Mandiang, Mariatou Djiba ou Diénéba Bassène, soutenues par des associations comme Ajac/Lukaal ou Nous Sommes la Solution (NSS), persistent et signent : grâce à la formation, à l’usage de biofertilisants et de bioprotecteurs, elles améliorent leurs rendements, gagnent en autonomie, et réhabilitent un savoir-faire ancestral. Le riz paysan, cultivé de manière agroécologique, est reconnu pour sa résilience, sa richesse nutritionnelle et sa conservation exceptionnelle. « Mes rendements ont tellement augmenté qu’on m’a traitée de sorcière ! », raconte avec humour Mariatou Djiba, productrice à Thionck-Essyl.
La semence paysanne, l’autre front de la souveraineté alimentaire
Ces pratiques, en plus de restaurer les sols, améliorent la qualité nutritionnelle et gustative du riz. Le goût reste intact après transformation, et la conservation de la semence peut dépasser dix ans, un gage d’autonomie alimentaire. Les rizières de Casamance, plus que des champs, sont des bastions de résistance. Et leurs gardiennes, les femmes rurales, sont aujourd’hui les véritables sentinelles de la souveraineté semencière et alimentaire.
Une reconnaissance encore timide
Malgré les résultats visibles, les politiques agricoles nationales et locales tardent à reconnaître l’agroécologie et les semences paysannes. L'absence de cadre clair et de soutien technique bloque son adoption à grande échelle. « Le principal frein, c’est aussi le manque d’équipements. Notre production ne couvre pas tous les besoins de l’année », regrette Aïssatou Mballo de la région de Kolda.
Face à l’inaction des politiques publiques, ces femmes innovent par la transmission des savoirs, la sélection des semences paysannes et des pratiques agricoles respectueuses de l’environnement. Elles réhabilitent les techniques anciennes de conservation et perpétuent une tradition.
Le riz, mémoire vivante de la Casamance
Dans les villages, il est encore courant de servir un riz vieux de trois, cinq voire dix ans pour les grandes occasions. Les semences sont conservées dans des canaris ou des greniers sans fenêtres, protégées par fumigation artisanale. Ce patrimoine, transmis de génération en génération, est aujourd’hui entre les mains des femmes. « En Casamance, les rizières sont un symbole. La récolte n’est pas qu’un travail : c’est un rituel, un moment de solidarité », souligne Emma Manga.
Au-delà des contraintes, ces femmes cultivent aussi l’espoir. Par leur résilience, leur savoir-faire et leur engagement, elles tracent une voie alternative pour une agriculture plus saine, durable et équitable.