SOUVERAINETÉ ALIMENTAIRE
La Casamance (Sud du Sénégal), carrefour d’une mobilisation paysanne africaine
🌿 Synergies Africa
NIAGUIS, CASAMANCE – À Niaguis, localité située dans la région de Ziguinchor, à environ 455 kilomètres de Dakar, la réflexion sur l’avenir de l’agriculture africaine prend une dimension continentale. Du 26 au 30 octobre 2026, cette partie méridionale du Sénégal accueille des représentants de mouvements paysans, d’alliances rurales et de réseaux agroécologiques venus de 23 pays d’Afrique. De l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique australe et orientale, les participants entendent dépasser les frontières nationales et les différences d’approche pour construire une vision commune de l’agroécologie paysanne.
Organisée par le mouvement « Nous Sommes la Solution » (NSS), avec l’accompagnement de l’organisation Thousand Currents, cette rencontre ne se limite pas à un échange d’expériences agricoles. Elle s’inscrit dans une dynamique de rapprochement entre des organisations confrontées à des défis similaires : dérèglement climatique, dégradation des terres, perte de biodiversité, dépendance aux intrants coûteux et fragilisation des systèmes alimentaires locaux.
L’ambition affichée est de transformer ces expériences dispersées en une force collective capable d’influencer les politiques agricoles nationales et régionales. Les participants veulent notamment renforcer les solidarités entre les différentes régions du continent, harmoniser leur compréhension de l’agroécologie paysanne et poser les jalons d’une plateforme africaine de coopération et de plaidoyer.
🌿 Synergies Africa
Harmoniser les visions pour peser sur les politiques agricoles
Présidant la cérémonie d’ouverture, le sous-préfet de l’arrondissement de Niaguis, Massamba Mbaye, a salué la mobilisation des femmes rurales et des jeunes agriculteurs autour d’une agriculture plus respectueuse de l’environnement. La rencontre s’est déroulée en présence de responsables d’organisations paysannes, de leaders communautaires et de partenaires techniques et financiers.
Pour Mariama Sonko, présidente du mouvement « Nous Sommes la Solution », l’enjeu est d’abord de parvenir à une compréhension partagée de l’agroécologie, dont les principes et les pratiques peuvent être interprétés différemment selon les régions et les organisations.
🌿 Synergies Africa
« Aujourd’hui, les définitions autour de cette pratique sont différentes. Nous pensons que nous devons parler le même langage et avoir la même compréhension de la thématique », a-t-elle déclaré.
La responsable de NSS souligne que les participants appartiennent à de grands réseaux actifs dans les cinq sous-régions africaines, mais qu’ils ne partagent pas toujours les mêmes références ni les mêmes pratiques. « Le but est vraiment qu’on parle le même langage par rapport à cette thématique. Ce sont de grands réseaux présents dans les cinq sous-régions de l’Afrique et même au-delà qui travaillent autour de cette question », a-t-elle précisé.
Cette harmonisation constitue, selon elle, une étape essentielle pour structurer le plaidoyer des organisations paysannes et amener les pouvoirs publics à accorder une place plus importante à l’agroécologie dans les politiques agricoles.
🌿 Synergies Africa
« La finalité, c’est d’abord que nous-mêmes, en tant qu’acteurs, nous parlions le même langage. Ensuite, il s’agit d’amener les décideurs à prendre en compte cette pratique dans les politiques agricoles nationales et régionales », a souligné Mariama Sonko.
Au-delà des méthodes de production, la présidente de NSS place la santé humaine et la préservation des écosystèmes au cœur de cette transition. « La plus-value aujourd’hui pour nous, c’est la santé des consommateurs, mais aussi celle de l’environnement et de l’écosystème. Nous devons penser à la santé des êtres vivants avant de penser au profit », a-t-elle insisté.
Face au modèle agro-industriel, défendre la souveraineté paysanne
🌿 Synergies Africa
Derrière cette volonté de rapprocher les mouvements africains se trouve également une critique du modèle alimentaire industriel, accusé par les organisateurs de fragiliser les terres, les savoirs traditionnels et les mécanismes communautaires de gestion des ressources naturelles.
Dans leur argumentaire, les mouvements participants dénoncent un système qui favorise la marchandisation de la terre et accroît la dépendance des producteurs à des chaînes d’approvisionnement extérieures. Ils défendent, en contrepartie, une agriculture enracinée dans les réalités locales, les connaissances paysannes et le respect des équilibres naturels.
« Nous refusons cette logique d’extraction », affirment-ils dans leur document de cadrage, qui présente l’agroécologie à la fois comme une pratique agricole, une démarche scientifique, un mode de vie et un engagement politique.
🌿 Synergies Africa
La souveraineté semencière constitue l’un des principaux axes de cette mobilisation. Les organisations entendent renforcer la défense, la multiplication et la transmission des semences paysannes et locales, considérées comme des leviers essentiels de l’autonomie des communautés rurales et de leur résilience face aux changements climatiques.
La consolidation des marchés territoriaux et des systèmes alimentaires locaux figure également parmi les priorités. L’objectif est de valoriser les productions locales, les échanges de proximité et les mécanismes communautaires, tout en réduisant la dépendance aux circuits d’approvisionnement jugés défavorables aux producteurs.
Les femmes rurales au cœur de la transition
🌿 Synergies Africa
La place des femmes constitue un autre enjeu majeur de cette rencontre panafricaine. Productrices, gardiennes des semences et détentrices de savoirs transmis de génération en génération, elles occupent une position centrale dans les systèmes alimentaires et la préservation de la biodiversité.
Pour Zanelle Sibanda, vice-présidente des programmes mondiaux de Thousand Currents, les communautés rurales disposent elles-mêmes de connaissances et de capacités leur permettant de concevoir des réponses adaptées aux difficultés qu’elles rencontrent.
« Depuis plus de quarante ans, nous croyons profondément au pouvoir des communautés. Nous croyons en leur capacité à comprendre les défis auxquels elles font face, à identifier elles-mêmes les solutions et à agir collectivement pour résoudre leurs problèmes », a-t-elle déclaré.
🌿 Synergies Africa
Elle estime que l’agroécologie peut apporter des réponses concrètes aux sécheresses, aux inondations, à la dégradation des ressources naturelles et aux menaces qui pèsent sur la sécurité alimentaire.
« L’agroécologie permet de restaurer les sols, de préserver les ressources en eau, de réduire la dépendance aux intrants coûteux et de renforcer la résilience des exploitations agricoles face aux changements climatiques », a expliqué Mme Sibanda.
Insistant sur le rôle des femmes dans la transformation des systèmes alimentaires africains, elle a plaidé pour leur participation effective aux décisions publiques. « Les femmes agricultrices produisent la nourriture, nourrissent nos familles et renforcent nos communautés. Elles doivent être au centre des politiques de développement agricole », a-t-elle soutenu.
🌿 Synergies Africa
Elle a également appelé les gouvernements africains à renforcer leurs partenariats avec les initiatives communautaires, notamment dans les domaines de la recherche, de la formation et des infrastructures rurales.
De la solidarité continentale à une plateforme commune
Au-delà des échanges d’expériences, la rencontre de Niaguis entend poser les fondements d’une coopération durable entre les mouvements paysans africains. Les participants veulent passer d’initiatives parfois isolées à une dynamique interrégionale capable de coordonner les analyses, les stratégies de plaidoyer et les actions de terrain.
🌿 Synergies Africa
Le projet prévoit notamment l’élaboration des grandes orientations d’une plateforme collective sur cinq ans. Celle-ci devrait favoriser la formation politique, les échanges de connaissances entre organisations, la recherche conjointe et la coordination des actions au-delà des frontières nationales.
Des formations pratiques entre pairs sont également prévues, notamment sur la conception de banques de semences et les systèmes participatifs de garantie. La démarche entend reconnaître les paysans, les gardiens des semences et les organisateurs communautaires comme des détenteurs de savoirs indispensables à la transformation des systèmes agricoles.
Pour Massamba Mbaye, cette mobilisation illustre la capacité des communautés rurales à contribuer aux réponses apportées aux défis du continent.
🌿 Synergies Africa
« Vous êtes le cœur battant de l’agriculture africaine. Les réseaux de productrices que vous représentez démontrent chaque jour que l’agroécologie est une réponse concrète à la pauvreté, un levier d’émancipation et le meilleur bouclier pour protéger notre biodiversité », a-t-il déclaré.
L’autorité administrative a invité les participants à consolider leur coopération afin de construire des réponses communes aux défis agricoles africains. « Ensemble, montrons au monde que l’agroécologie paysanne africaine n’est pas une mode passagère mais la science du futur », a-t-il lancé avant de déclarer officiellement ouverte la rencontre.
Pendant cinq jours, les délégations venues notamment du Sénégal, du Mali, du Burkina Faso, du Bénin, de la Côte d’Ivoire, du Kenya, de la Tanzanie, de la Guinée, de la Gambie, de la Guinée-Bissau, de la Namibie, de la Zambie et du Zimbabwe poursuivent ainsi leurs échanges autour d’une ambition commune : faire émerger une voix paysanne africaine plus forte sur les questions de souveraineté alimentaire, de gestion des semences et de transition agroécologique.
En accueillant cette rencontre, Niaguis devient ainsi un point de convergence entre des luttes rurales issues de différentes régions d’Afrique. Reste désormais à traduire cette volonté de rapprochement en engagements concrets et en actions coordonnées, capables de renforcer durablement l’autonomie des communautés paysannes et de placer les femmes rurales au centre des politiques agricoles du continent.
Hubert SAGNA